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Chéri...

""…Fred me faisait une liste de choses à acheter au supermarché quand le téléphone a sonné. "Tu veux bien répondre, chéri?" m'a-t-elle demandé. Elle me dit souvent "chéri", même si ce n'est pas nécessairement en signe d'affection. En fait, je ne connais personne qui puisse prononcer ce mot tendre sur des tons d'hostilité si différents, incluant l'impatience, la désapprobation, la pitié, l'ironie, l'incrédulité, le désespoir et l'ennui. Ce "chéri" n'était cependant pas dépourvu de tendresse.""

(En Sourdine, p. 33)

Un voyage de noce complètement raté. 

De retour, de ce week-end organisé par Laurence, son partenaire, Amy raconte…

"" Bon, pour un week-end raté, c'en était un, un désastre. D'abord, ça n'était pas brillant comme lieu de vacances. Vous êtes déjà allé à Tenerife? Non, c'est vrai, je me rappelle. Eh bien, à choisir entre les mines de sel en Sibérie et un quatre-étoiles à Playa de las Americas, je prends la Sibérie à tous les coups. Playa de las Americas, c'est le nom de la station où nous étions. Lawrence l'avait choisie sur la brochure de l'agence parce qu'elle est proche de l'aéroport et que nous devions débarquer tard le soir. Ça n'avait pas l'air idiot, a priori, mais cet endroit s'est révélé le plus hideux qu'on puisse imaginer. Playa, en espagnol, ça veut dire plage, bien sûr, seulement il n'y a pas de plage, pas ce que j'appellerais une plage. Rien qu'une bande de vase noirâtre. Toutes les plages sont noires à Tenerife, on dirait des négatifs. L'île entière est constituée essentiellement d'un énorme bloc de charbon, et les plages, c'est de la poudre de charbon. C'est une île volcanique, vous voyez. Il y a même au milieu un putain de gros volcan. Malheureusement, il n'est pas en activité, sinon on pourrait espérer une éruption qui raserait Playa de las Americas. Là, ça pourrait valoir la visite, comme Pompéi. De pittoresques ruines de béton avec touristes carbonisés à l'instant où ils paradaient en T-shirt mouillé et lampaient de la sangria. Il y a quelques années encore, paraît-il, ça n'était qu'un bout de côte rocheuse et déserte, où des promoteurs ont décidé de bâtir une station balnéaire, ce qui donne à présent un Blackpool! sur l'Atlantique. Il y a une rue principale baptisée avenida Litoral (Villégiature prolétarienne sur la côte nord-ouest de l'AngleTerre), bouchée en permanence par la circulation et bordée de ce qu'on peut imaginer de plus vulgaire comme bars, cafés et boîtes de nuit, qui crachent vingt-quatre heures sur vingt-quatre une musique assourdissante, des lumières criardes et des odeurs de graillon; à part ça, il n'y a que des tours plantées côte à côte, hôtels et appartements en multi-propriété. C'est un cauchemar de béton, pratiquement sans un arbre ni un brin d'herbe.

 "" On ne s'est pas rendu compte tout de suite à quel point c'était horrible, parce qu'il faisait noir à notre arrivée et que le taxi pris à l'aéroport a emprunté un itinéraire détourné qui m'a paru suspect, mais, à la réflexion, le chauffeur cherchait peut-être à nous épargner pour notre premier soir le choc de l'avenida Litoral. On n'a pas dit grand-chose pendant le trajet, à part une ou deux remarques sur la chaleur et l'humidité de l'air. Il n'y avait guère d'autre commentaire à faire puisqu'on ne voyait rien jusqu'au moment où on est arrivés aux abords de Playa de las Americas, et là il valait mieux se taire sur ce qu'on découvrait: des chantiers de construction à l'abandon, des grues immobiles, des façades mortes d'immeubles où n'étaient éclairées que quelques fenêtres au milieu des pancartes « à vendre », puis une longue artère bordée d'hôtels. Tout était en béton armé, chichement éclairé par la lumière jaune des lampadaires, et tout donnait l'impression d'avoir été construit, aux moindres frais, quinze jours plus tôt. Je sentais Lawrence se tasser de plus en plus bas sur lui-même dans son coin du taxi. On avait déjà compris tous les deux qu'on était venus dans le trou du cul du monde, mais on ne pouvait pas se résoudre à l'admettre. Un terrible sentiment de contrainte s'était abattu sur nous depuis l'atterrissage: la conscience de ce que nous venions faire ici et notre peur que ce soit un ratage nous retenaient de laisser échapper le moindre mot de déception.

"" Du moins, me disais-je pour me consoler, l'hôtel sera forcément confortable. Quatre étoiles, m'avait garanti Lawrence. Seulement, quatre étoiles à Tenerife n'ont pas le même sens qu'en Angleterre. Un quatre-étoiles à Tenerife, c'est l'hôtel pour groupes organisés, à peine au-dessus de la moyenne. Je préfère ne pas savoir à quoi ressemble là-bas un hôtel une étoile. L'accablement m'a gagnée - il a fini de me gagner - quand on a pénétré dans le hall et vu les dalles de vinyle au sol, les canapés couverts en plastique et les ficus poussiéreux qui dépérissaient sous les néons du plafond. Lawrence est allé à la réception puis nous avons suivi en silence le bagagiste dans l'ascenseur. Notre chambre était nue et fonctionnelle. assez propre mais imprégnée d'une forte odeur de désinfectant. Il y avait des lits jumeaux. Lawrence leur a jeté un regard consterné et s'est retourné vers le bagagiste pour lui dire qu'il avait demandé une chambre double. Toutes les chambres de l'hôtel, a répondu l'employé, étaient équipées de lits jumeaux. Les épaules de Lawrence se sont affaissées un peu plus. Dès que le bagagiste a disparu, il s'est mis à s'excuser lamentablement et à jurer que l'agence de voyages lui revaudrait ça à notre retour. J'ai dit bravement que ça n'avait pas d'importance et j'ai ouvert la fenêtre coulissante pour sortir sur le petit balcon. La piscine s'étalait en bas, de forme biscornue, comme la tache d'un test de Rorschach, encadrée de faux rochers et de palmiers artificiels. Éclairée par en dessous, l'eau luisait d'un bleu vif dans la nuit. C'était depuis notre arrivée la première vision très vaguement romanesque, mais l'effet en était gâché par la violente odeur chlorée de bains publics qui montait à nos narines, et le martèlement des basses d'une disco encore en plein boum de l'autre côté. J'ai fermé les volets pour nous protéger du bruit et de l'odeur, et mis en marche la climatisation.

 "" Lawrence avait entrepris de tirer les lits l'un contre l'autre, avec, pour résultat, le grincement effroyable des pieds sur le carrelage, la révélation que la chambre n'était pas aussi propre qu'à première vue car la poussière s'accumulait derrière les tables de chevet et en des sous, et la découverte que le fil des lampes n'était, pas assez long pour la nouvelle disposition, si bien que pour finir, il a remis les lits là où ils étaient avant. J'étais secrètement soulagée parce qu'il devenait plus facile de suggérer que nous dormions tout de suite. Il était tard, j'étais épuisée et je me sentais aussi sexy qu'un sac de choux de Bruxelles. Lawrence devait en être au même point, car il n'a pas fait mine de protester. Nous sommes passés cérémonieusement à la salle de bains l'un après l'autre, après quoi nous avons échangé un chaste baiser et nous sommes couchés dans nos lits respectifs. J'ai senti aussitôt à travers la minceur du drap que mon matelas était recouvert de plastique. Vous vous rendez compte? Je croyais qu'on réservait les alèses en plastique aux bébés et aux vieillards incontinents. Erreur: les groupes organisés y ont droit aussi. Je sens que vous vous agitez, Car... vous voulez savoir si nous avons fini par faire l'amour ou pas, hein? Eh bien, il vous faudra patienter. C'est mon histoire à moi et j'ai bien l'intention de la raconter à ma manière, Ah bon, déjà? Alors, à demain. "" 

(Thérapie, p. 243)

Finalement, et malgré qu’il aie payé entièrement d’avance leur séjour, Amy réussit à convaincre Laurence de partir finir le week-end dans un endroit plus agréable…  

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