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""…Fred me faisait une liste de choses à acheter au supermarché quand le téléphone a sonné. "Tu veux bien répondre, chéri?" m'a-t-elle demandé. Elle me dit souvent "chéri", même si ce n'est pas nécessairement en signe d'affection. En fait, je ne connais personne qui puisse prononcer ce mot tendre sur des tons d'hostilité si différents, incluant l'impatience, la désapprobation, la pitié, l'ironie, l'incrédulité, le désespoir et l'ennui. Ce "chéri" n'était cependant pas dépourvu de tendresse."" (En Sourdine, p. 33) Un voyage de noce complètement raté. De retour,
de ce week-end organisé par Laurence, son partenaire, Amy raconte… ""
Bon, pour un
week-end raté, c'en était un, un désastre. D'abord, ça n'était pas brillant
comme lieu de vacances. Vous êtes déjà allé à Tenerife? Non, c'est vrai, je
me rappelle. Eh bien, à choisir entre ""
On ne
s'est pas rendu compte tout de suite à quel point c'était horrible, parce
qu'il faisait noir à notre arrivée et que le taxi pris à l'aéroport a
emprunté un itinéraire détourné qui m'a paru suspect, mais, à la réflexion,
le chauffeur cherchait peut-être à nous épargner pour notre premier soir le
choc de l'avenida Litoral. On n'a pas dit grand-chose pendant le trajet, à part
une ou deux remarques sur la chaleur et l'humidité de l'air. Il n'y avait guère
d'autre commentaire à faire puisqu'on ne voyait rien jusqu'au moment où on est
arrivés aux abords de Playa de las Americas, et là il valait mieux se taire
sur ce qu'on découvrait: des chantiers de construction à l'abandon, des grues
immobiles, des façades mortes d'immeubles où n'étaient éclairées que
quelques fenêtres au milieu des pancartes « à vendre », puis une longue artère
bordée d'hôtels. Tout était en béton armé, chichement éclairé par la lumière
jaune des lampadaires, et tout donnait l'impression d'avoir été construit, aux
moindres frais, quinze jours plus tôt. Je sentais Lawrence se tasser de plus en
plus bas sur lui-même dans son coin du taxi. On avait déjà compris tous les
deux qu'on était venus dans le trou du cul du monde, mais on ne pouvait pas se
résoudre à l'admettre. Un terrible sentiment de contrainte s'était abattu sur
nous depuis l'atterrissage: la conscience de ce que nous venions faire ici et
notre peur que ce soit un ratage nous retenaient de laisser échapper le moindre
mot de déception. ""
Du moins, me
disais-je pour me consoler, l'hôtel sera forcément confortable. Quatre étoiles,
m'avait garanti Lawrence. Seulement, quatre étoiles à Tenerife n'ont pas le même
sens qu'en Angleterre. Un quatre-étoiles à Tenerife, c'est l'hôtel pour
groupes organisés, à peine au-dessus de la moyenne. Je préfère ne pas savoir
à quoi ressemble là-bas un hôtel une étoile. L'accablement m'a gagnée - il
a fini de me gagner - quand on a pénétré dans le hall et vu les dalles de
vinyle au sol, les canapés couverts en plastique et les ficus poussiéreux qui
dépérissaient sous les néons du plafond. Lawrence est allé à la réception
puis nous avons suivi en silence le bagagiste dans l'ascenseur. Notre chambre était
nue et fonctionnelle. assez propre mais imprégnée d'une forte odeur de désinfectant.
Il y avait des lits jumeaux. Lawrence leur a jeté un regard consterné et s'est
retourné vers le bagagiste pour lui dire qu'il avait demandé une chambre
double. Toutes les chambres de l'hôtel, a répondu l'employé, étaient équipées
de lits jumeaux. Les épaules de Lawrence se sont affaissées un peu plus. Dès
que le bagagiste a disparu, il s'est mis à s'excuser lamentablement et à jurer
que l'agence de voyages lui revaudrait ça à notre retour. J'ai dit bravement
que ça n'avait pas d'importance et j'ai ouvert la fenêtre coulissante pour
sortir sur le petit balcon. La piscine s'étalait en bas, de forme biscornue,
comme la tache d'un test de Rorschach, encadrée de faux rochers et de palmiers
artificiels. Éclairée par en dessous, l'eau luisait d'un bleu vif dans la
nuit. C'était depuis notre arrivée la première vision très vaguement
romanesque, mais l'effet en était gâché par la violente odeur chlorée de
bains publics qui montait à nos narines, et le martèlement des basses d'une
disco encore en plein boum de l'autre côté. J'ai fermé les volets pour nous
protéger du bruit et de l'odeur, et mis en marche la climatisation. ""
Lawrence
avait entrepris de tirer les lits l'un contre l'autre, avec, pour résultat, le
grincement effroyable des pieds sur le carrelage, la révélation que la chambre
n'était pas aussi propre qu'à première vue car la poussière s'accumulait
derrière les tables de chevet et en des sous, et la découverte que le fil des
lampes n'était, pas assez long pour la nouvelle disposition, si bien que pour
finir, il a remis les lits là où ils étaient avant. J'étais secrètement
soulagée parce qu'il devenait plus facile de suggérer que nous dormions tout
de suite. Il était tard, j'étais épuisée et je me sentais aussi sexy qu'un
sac de choux de Bruxelles. Lawrence devait en être au même point, car il n'a
pas fait mine de protester. Nous sommes passés cérémonieusement à la salle
de bains l'un après l'autre, après quoi nous avons échangé un chaste baiser
et nous sommes couchés dans nos lits respectifs. J'ai senti aussitôt à
travers la minceur du drap que mon matelas était recouvert de plastique. Vous
vous rendez compte? Je croyais qu'on réservait les alèses en plastique aux bébés
et aux vieillards incontinents. Erreur: les groupes organisés y ont droit
aussi. Je sens que vous vous agitez, Car... vous voulez savoir si nous avons
fini par faire l'amour ou pas, hein? Eh bien, il vous faudra patienter. C'est
mon histoire à moi et j'ai bien l'intention de la raconter à ma manière, Ah
bon, déjà? Alors, à demain. (Thérapie, p. 243) Finalement, et malgré qu’il aie payé entièrement
d’avance leur séjour, Amy réussit à convaincre Laurence de partir finir le
week-end dans un endroit plus agréable…
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